Cours et exercices de perspective et de dessins de volume.
EXERCICE DE BD
Comme chaque année, avec ma collègue Guillemette Dufour nous lançons aux étudiants de l'école Presqu'ile un sujet de BD.
Celui-ci se décompose en plusieurs phases qui sont:
1- lecture et choix du texte de base.
2-Recherches par le biais de croquis et de références dans le monde la BD
3-Établissement d'un scénario à partir d'un des textes
4-Mise en place du Story-board
5-Finalisation des planches
Les contraintes, outre les textes, étaient :
2 formats a3 maximum
2 couleurs maximum
Voici les Textes de Italo Calvino
Extrait de La route de San Giovanni
Première édition en langue originale : 1956
Traduit de l’italien par Jean MANGANARO
Éditions du Seuil, 1991
Collection Points, 1998
Souvenir de bataille p.102 103.
Les réveils pour partir faire une action se ressemblent tous, moi je suis un des porte-munitions de mon équipe, placé toujours en dessous de cette dure caisse carrée avec des sangles qui me scient les épaules, mais dans ce souvenir mes imprécations et celles des autres qui me suivent se fondent en un crépitement à voix basse, comme si de nous déplacer en silence était le fait essentiel, cette fois encore plus que d'habitude, parce qu'à la même heure de la nuit le long de tous les escarpements de la forêt, dévalent des files d'hommes armés comme la nôtre, tous les détachements du bataillon de Figaro qui campent dans des masures cachées sont partis de bonne heure, tous les bataillons de la brigade de Gino débordent de la vallée et croisent sur les chemins muletiers d'autres files qui se sont mises en marche déjà le soir précédent venant de montagnes lointaines, dès qu'elles en ont reçu l'ordre de Vittô qui commande la division : les partisans de toute la zone doivent se concentrer à l'aube autour de Baiardo. L'atmosphère tarde à s'éclaircir. Pourtant ce devrait déjà être le mois de mars, le commencement du printemps, le dernier printemps de la guerre (mais est-ce vrai ?) ou même le dernier de la vie (pour combien de nous encore?). L'incertitude du souvenir est bel et bien celle de la lumière et de la saison et de ce qui viendra ensuite. L'important est que cette descente dans la mémoire incertaine qui fourmille d'ombres m'amène à toucher quelque chose de ferme, comme lorsque j'ai senti sous mes pieds le gravier de la route carrossable, et j'ai reconnu cette partie de la grand-route de Baiardo qui passe au pied du cimetière, et au tournant, même si je ne le vois pas, je sais qu'en face de nous se trouve le village pointu en haut d'un sommet. Maintenant que j'ai arraché à la grisaille de l'oubli un lieu précis et qui m'est familier depuis mon enfance, voilà que l'obscurité commence à devenir transparente et à laisser filtrer les formes et les couleurs : tout à coup, nous ne sommes plus seuls, notre colonne est en train de marcher le long d'une autre colonne arrêtée sur la grand-route, nous sommes même en train d'avancer entre deux d'hommes comme nous, qui piétinent […].
Si par une nuit d'hiver un voyageur
Italo Calvino
ed du seuil
collection Points 1982
p 184 à 188
Extrait du chapitre huit
Parfois, je pense à la matière du livre à écrire comme à quelque chose qui existe déjà : pensées déjà pensées, dialogues déjà proférés, histoires déjà arrivées, lieux et atmosphères déjà vus; le livre ne devrait être rien d'autre qu'un équivalent du monde non écrit traduit en écriture. D'autres fois, en revanche, je crois comprendre qu'entre le livre à écrire et les choses qui existent déjà, il ne peut y avoir qu'une espèce de complémentarité : le livre devrait être la contrepartie écrite du monde non écrit ; sa matière, ce qui n'est pas et ne pourra pas être sans avoir été écrit, et dont ce qui existé éprouve obscurément le manque dans sa propre incomplétude.
Je vois que, d'une façon ou d'une autre, je ne cesse de tourner autour de l'idée d'une interdépendance entre le monde non écrit et le livre que je devrais écrire. De là que l'écriture représente pour moi une opération d'un poids tel que j'en suis écrasé. Je mets l'œil à la longue-vue et je la braque sur la lectrice. Entre ses yeux et la page, volette un papillon blanc. Quoi qu'elle soit en train de lire, c'est sûrement le papillon qui a retenu son attention. Le monde non écrit a sa pointe dans ce papillon. Le résultat auquel je dois tendre est quelque chose de précis, de ténu, de léger.
En la regardant, sur sa chaise longue, je ressentais la nécessité d'écrire « d'après nature », je veux dire d'écrire non pas elle, mais sa lecture, d'écrire peu importe quoi pourvu que ce soit en pensant que cela doit passer par sa lecture.
Et maintenant, en regardant le papillon qui vient se poser sur mon livre, je voudrais écrire « d'après nature » en me fixant sur le papillon. Parler par exemple d'un crime atroce mais qui, d'une certaine manière, ressemble au papillon, qui soit léger et subtil comme un papillon.
Je pourrais aussi décrire le papillon mais en me fixant sur le crime, de façon que le papillon devienne une scène atroce, quelque chose de terrifiant.
Projet de récit. Deux écrivains, habitant deux chalets sur les versants opposés d'une vallée, s'observent à tour de rôle. L'un des deux a l'habitude d'écrire le matin, l'autre l'après-midi. Le matin et l'après-midi, celui des écrivains qui n'écrit pas braque sa longue-vue sur celui qui écrit.
L'un des deux est un écrivain productif, l'autre un écrivain tourmenté. L'écrivain tourmenté regarde l'écrivain productif remplir des pages de lignes uniformes, et le manuscrit monter en pile de feuillets bien rangés. D'ici peu, le livre sera terminé : sans nul doute un nouveau roman à succès — c'est ce que pense l'écrivain tourmenté avec une pointe de dédain mais avec envie. Il considère que l'écrivain productif n'est rien qu'un habile artisan, capable de confectionner en série des romans qui répondent au goût du public; mais il ne peut réprimer un fort sentiment d'envie pour un homme qui s'exprime avec tant de méthodique sûreté. Ce n'est pas seulement de l'envie, c'est aussi de l'admiration, oui, une admiration sincère : dans la façon dont cet homme donne toute son énergie à l'écriture, il y a une vraie générosité, une confiance dans l'acte de communiquer, de donner aux autres ce qu'ils attendent de vous, sans se poser de problèmes de conscience. L'écrivain tourmenté donnerait cher pour ressembler à l'écrivain productif ; il voudrait bien le prendre pour modèle; son plus grand désir est désormais de devenir semblable à lui.
L'écrivain productif observe l'écrivain tourmenté tandis que celui-ci s'assied à sa table, se ronge les ongles, se gratte, déchire une feuille, se lève pour aller à la cuisine et s'y prépare un café, puis un thé, puis une camomille, lit un poème de Hôlderlin (bien qu'il soit clair que Hôlderlin n'a aucun rapport avec ce qu'il est en train d'écrire), recopie une page déjà écrite et puis la barre ligne après ligne, téléphone à la teinturerie (alors qu'on lui avait bien dit que son pantalon bleu ne serait pas prêt avant jeudi), prend quelques notes qui ne lui serviront pas maintenant mais peut-être plus tard, va consulter une encyclopédie à l'article Tasmanie (alors qu'il est clair qu'il n'y a pas dans ce qu'il écrit la moindre allusion à la Tasmanie), déchire deux pages, met un disque de Ravel.
L'écrivain productif n'a jamais aimé les œuvres de l'écrivain tourmenté : à les lire, il a toujours l'impression d'être au bord de saisir un point décisif et puis voilà que celui-ci lui échappé et tout ce qu'il lui reste est un sentiment de malaise. Mais à présent qu'il le regarde écrire, il sent que cet homme se bat avec quelque chose d'obscur, de noué, cherche à se frayer une route dont on ne sait où elle conduit ; parfois, il a l'impression de le voir marcher sur une corde tendue au-dessus du vide et il se sent pris d'un sentiment d'admiration. Pas seulement d'admiration : aussi d'envie ; parce qu'il sent bien que son propre travail est limité et superficiel par rapport à ce que l'écrivain tourmenté recherche.
Sur la terrasse d'un chalet, au fond de la vallée, une jeune femme prend le soleil en lisant un livre. Les deux écrivains l'observent à la longue-vue. « Comme elle est absorbée, comme elle retient son souffle! Avec quelle fébrilité elle tourne les pages ! pense l'écrivain tourmenté. Elle lit sûrement un livre à sensation, comme ceux de l'écrivain productif ! » « Comme elle est absorbée, presque transfigurée par la méditation, on dirait qu'elle assiste à la révélation d'un mystère ! pense l'écrivain productif. Elle lit sûrement un livre riche de sens cachés, comme ceux de l'écrivain tourmenté ! »
Le plus grand désir de l'écrivain tourmenté serait d'être lu comme lit la jeune femme. Il se met à écrire un roman écrit comme il pense que l'écrirait l'écrivain productif. Cependant, le plus grand désir de l'écrivain productif serait d'être lu comme lit la jeune femme ; il se met à écrire un roman écrit comme il pense que l'écrirait l'écrivain tourmenté.
L'un des deux écrivains, puis l'autre, entre en rapport avec la jeune femme. Chacun lui dit qu'il voudrait lui faire lire 1e roman qu'il vient juste de terminer.
La jeune femme reçoit les deux manuscrits. Quelques jours plus tard, elle invite les deux auteurs chez elle, ensemble, à leur grande surprise.
— Mais qu'est-ce que c'est que cette plaisanterie? dit-elle, vous m'avez donné deux exemplaires du même roman !
Ou bien :
La jeune femme confond les deux manuscrits. Elle rend au productif le roman que le tourmenté a écrit à la manière du productif et au tourmenté le roman que le productif a écrit à la manière du tourmenté. Tous deux, en se voyant plagiés, ont une violente réaction et retrouvent leur manière propre.
Ou bien :
Un coup de vent mélange les pages des deux manuscrits. La lectrice essaie de les remettre en ordre. Il en sort un roman unique, très beau, que les critiques ne savent à qui attribuer. C'est le roman que l'écrivain productif aussi bien que l'écrivain tourmenté ont depuis toujours rêvé d'écrire.
Ou bien :
La jeune femme avait toujours été une lectrice passionnée de l'écrivain productif et détestait l'écrivain tourmenté. En lisant le nouveau roman de l'écrivain productif, elle constate qu'il sonne faux, et du coup comprend que tout ce qu'il a écrit était aussi faux ; se souvenant alors des œuvres de l'écrivain tourmenté, elle les trouve à présent très belles, elle a hâte de lire son nouveau roman. Mais ce qu'elle découvre est complètement différent de ce qu'elle attendait, et elle l'envoie au diable à son tour.
Ou bien :
Idem, en remplaçant « productif » par « tourmenté » et
« tourmenté » par « productif ».
Ou bien :
La jeune femme avait toujours, etc., du productif et détestait le tourmenté. En lisant le nouveau roman du Productif, elle ne s'aperçoit pas qu'il y a là quelque chose de changé : il lui plaît, mais sans plus. Quant au manuscrit du tourmenté, elle le trouve insipide comme tout ce qui vient de cet auteur. Elle répond aux deux écrivains par quelques phrases vagues. Tous deux en concluentqu'elle n'est décidément pas une lectrice et ils ne s'intéressent plus à elle.
Ou bien:
Idem, en remplaçant, etc.
Voici quelques résultats au bout de 3 scéances:
Vous pouvez cliquer sur les images pour les aggrandir. Si la planche est en deux (ou trois!) pages elles sont accolées l'une à l'autre.
Raphaël André
Charmois Lysandre
De la Garde Robin
El Allaoui Idriss
Nouar Marion
Popelineau Clément
Rigaut Mathilde
Robert Julianne
Roche Sophie
Veyrière Marine
Zuliani Aléna